Until the Lions, Akram Khan à la Grande Halle de la Villette

(Soirée du 5 Décembre 2016)

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Inspiré du poème épique Mahabharata, Until the Lions puise sa genèse dans la mythologie hindoue. Grand livre sacré de l’Inde, le Mahabharata relate les épisodes guerriers entre les Pandava et les Kaurava qui veulent conquérir le pays des Arya.

L’histoire ? La princesse Amba se fait enlever le jour de ses noces avec Shalva par Bheeshma, qui lui a fait voeu de chasteté ; il promet donc Amba à un autre, et doit lutter contre ses désirs. Amba combattra férocement Bheeshma pour se libérer de son joug.

Pour ce faire, Akram Khan a choisi une scène circulaire, en forme de racine d’arbre, toutes veines concentriques visibles, des lumières tamisées et une atmosphère poussiéreuse : tout y est, nous sommes bien au coeur d’une forêt mystique.

Au coeur d’une tribu, les lances délimitent une arène, celle de la lutte entre Amba et Bheeshma. Accompagnés par quatre musiciens a cappella, les corps se battent et s’étreignent, les pieds martèlent la souche, les bras s’envolent vers les cieux. Tournent alors autour de la souche des corps en transe, qui chassent à l’envi, jusqu’à se retrouver face au crâne / à la mort.

Ca sent la poussière, ça sent le souffre, les hurlements déchirent le silence qui s’est emparé de la salle, les esprits des danseurs et chanteurs semblent évaporés dans une autre dimension. Le bois se fissure par le centre, les éléments se déchaînent, symbole de la colère d’une entité supérieure.

Si je suis soufflée par la fulgurance et la beauté viscérale de la pièce, je n’arrive pas à vraiment apprécier le spectacle, en partie parce que la culture hindoue m’est totalement étrangère.


Until the Lions, d’Akram Khan, avec la Akram Khan Company, du 5 au 17 Décembre 2016 à la Grande Halle de la Villette (saison 2016/2017 du Théâtre de la Ville)

Combien ça vaut ? de 10 à 32€

Conseil placement : Les gradins sont circulaires, on voit bien de partout !

Anastasia au Royal Opera House

(Soirée du 5 novembre 2016)

Anastasia Nikolaïevna (crânons un peu en l’écrivant en cyrillique : Анастасия Николаевна Романова), quatrième fille du Tsar II de Russie, est pour tous les (grands) enfants l’héroïne du dessin animé éponyme. L’histoire abracadabrante d’Anna Anderson qui se prétend être Anastasia, quelques années après la fusillade de la famille royale rajoute encore plus de fascination sur le destin de cette héroïne russe.

Si la Souris* et moi sommes ravies d’être à Londres, et de prendre place dans la très belle salle du Royal Opera House (en plus de manger des gaufres de patate douce et d’avoir beau temps), nous le sommes moins par les critiques plutôt assassines parues quelques jours avant. Kenneth MacMillan avait déjà monté un acte sur la folie d’Anna-Anastasia en 1967 ; il y ajouta quatre ans après deux actes préliminaires sur le faste de la vie de la Grande Duchesse avant et pendant la révolution bolchévique. Mais ce n’est qu’en 2004 que le Royal Ballet le dansa pour la première fois.

L’acte I s’ouvre sur le yacht impérial, l’acte II une scène de bal. Les échos entre les deux actes sont nombreux : des paillettes (l’eau se dessine par le vent qui ondule une toile pailletée), du faste un peu passé, la cheminée du yacht aussi inclinée que les lustres à l’acte suivant, symboles de la tourmente russe.  L’on y voit un ballet, sûrement moins intense chorégraphiquement que bien d’autres de ses créations, mais qui raconte le souvenir que l’on aurait pu se créer de la vie de la famille Impériale. Serait-ce Anna qui s’invente cette vie ? Ces réminiscences flamboyantes, quoique fort expressives, restent illusoires, comme l’on pourrait finalement les imaginer nous-même à travers les récits d’Anna Anderson. C’est beau, dense comme du Tchaïkovsky, léger comme un souvenir terni.

L’acte III plonge Anna-Anastasia dans un asile. Le costume cheveux courts / robe longue grise n’est pas sans nous rappeler Manon. Et si la chorégraphie parait au premier abord plus pauvre après les deux premiers actes, la musique (savant mélange de Martinu et d’électro) nous rappelle à l’urgence de la situation : la tension dramatique est portée par la démence d’Anna-Anastasia. Ce soir-là, Lauren Cuthberson vibre sur scène, navigue entre des souvenirs démons, visions troublantes en noir et blanc, et sa confusion sur sa véritable identité, âme torturée. On peut regretter que ce story-telling « linéaire » scelle le destin de ce ballet comme celui de la Grande Duchesse : troublant mais accessoire. J’aurai préféré voir l’acte III agrémenté de véritables flashs-back, incursions d’une réalité historique dans la réalité d’Anna, mais cela aurait probablement changé ma vision de l’histoire.

Plus qu’un ballet sur un fait historique qui reste bien mystérieux, il s’agit ici d’effleurer les états d’âme d’Anna-Anastasia. Alors, est-elle folle ?  Rêvons un peu : Anna sera encore un peu Anastasia pour moi.

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* voir l’avis de la Souris !


Anastasia de Kenneth MacMillan, du 26 Octobre au 12 Novembre au Royal Opera House

Combien ça vaut ? £30-60, très bon rapport qualité/prix au ROH

Conseil placement : à l’amphithéâtre, où l’on peut s’offrir ce luxe d’une place très centrée, avec vue plongeante sur le ballet, mais moins loin de la scène et sans le vertige de Garnier

George Balanchine à Garnier

(Soirée du 28 octobre 2016)

Mozartiana, Sonatine, Brahms-Schönberg Quartet et Violin Concerto, avec le petit film Hommage à Violette Verdy, voilà le programme d’une soirée qui paraît plus alléchante sur papier que dansée sur scène.

Malgré la beauté indiscutable des danseurs de l’Opéra, le dialogue avec le public n’est pas au rendez-vous. Ils ne savent pas raconter Balanchine, ils ne le peuvent pas : c’est culturel. L’école française est trop lyrique, un poil narcissique, et beaucoup trop parfaite dans son romantisme pour incarner l’esprit enlevé, fonceur, décontracté, très décomplexé de Balanchine. Le virtuose infailliblement exécuté est trop poli pour répondre à la musicalité voulue par Mr B. et c’est fort dommage.

Mozartiana, ballet poussiéreux suggérant une Cour royale, ne me séduit pas plus que sur la scène du Châtelet l’été dernier. Dorothée Gilbert et Mathieu Ganio n’y sont pour rien, précieux et minutieux à souhait, cet interminable ballet est d’un ennui total.

Sonatine, trio bucolique avec un piano présent sur scène pour donner de la contenance aux deux danseurs (ce soir là Léonore Baulac et Germain Louvet), qui s’envolent avec une simplicité déconcertante et me plongent dans un état contemplatif légèrement engourdi. L’hommage à Violette Verdy est pourtant bien là, musical et très poétique.

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BSQ, en grandes pompes, et plus à l’aise sous les ors de Garnier pour s’épanouir pleinement, me paraît plus abordable qu’en juillet dernier. Les danseurs tiennent tête aux 4 parties aux atmosphères inégales (je préfère de loin la seconde partie, pour la musique !), malgré des costumes qui ne les mettent absolument pas en valeur (Karl, si tu m’entends…).

Enfin, Violin Concerto, pour conclure sur nos impatiences d’air frais, réveille nos esprits par son punch en noir et blanc, comme l’aimait tellement Balanchine. Deux couples de danseurs sont mis en valeur par un corps de ballet dynamique. Le fait de m’être alors replacée à l’orchestre pour cette dernière partie amène une promiscuité avec la pièce, tour à tour sensible et bouillonnante, à la limite de l’acrobatique, mais qui ne suffit pas à me subjuguer. Déçue de ne pas avoir vue Alice Renavand, remplacée au pied levé par Muriel Zusperreguy, moins pertinente dans ce genre de rôle.

 

En bonus, la vidéo making-of du shooting de Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann


À l’Opéra Garnier du 22 octobre au 15 novembre 2016

Combien ça vaut ? 85€ (cat.2) si on aime inconditionnellement les oeuvres de Balanchine et les danseurs de l’ONP, 25€ (cat.4) si on est juste curieux (ou à tendance grippe-sou)

Conseil placement : La soirée ne valant pas de rester debout, il faut trouver une place avec un minimum de visibilité, pour regarder, ou s’endormir confortablement…

Les Ballets russes à la Fondation Louis Vuitton

(Soirée du 29 octobre 2016)

Compagnie créée en 1907 par Serge de Diaghilev, les Ballets russes ont rassemblé les danseurs virtuoses du Mariinsky de l’époque, à l’instar de Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, Anna Pavlova, Serge Lifar ou encore George Balanchine, mais aussi les plus grands artistes russes et français, peintres, compositeurs et écrivains. Diaghilev, qui avait fondé quelques temps auparavant une revue artistique révolutionnaire, « Le Monde de l’art », recherche l’avant-garde de l’Art, et de la danse. Avec ses Ballets russes, il imagine une nouvelle conception de la danse plus expressive, emplie d’émotions. Chaque détail a son importance, des scènes du corps de ballet aux étoiles, et les couleurs des décors doivent répondre aux danseurs, chacun existant par lui-même mais pouvant dialoguer ensemble. L’étroite collaboration entre les chorégraphes, musiciens et peintres permettent à la rigueur esthétique sans compromis de Diaghilev d’instiller une féérie somptueuse pour chacune des nouvelles créations.

« Le ballet doit témoigner d’une unité de conception. Au dualisme traditionnel musique-danse doit être substituée l’unité absolue et harmonieuse de trois éléments musique-danse-et-arts plastiques… »  Michel Fokine

Au gré de leurs tournées, la première en France, puis en Europe, Amérique du Sud, États-Unis, jusqu’en 1929, les Ballets russes ont réussi le pari de moderniser la danse, et son influence n’a pas fini de nous fasciner.

 

Pour commencer la soirée, un petit film réalisé par Christian Comte reconstitue le geste idéal de Nijinsky à partir de photographies de 12 ballets différents, du Roi Candaule au Faune. Diaghilev ne voulant apparemment pas filmer ses danseurs, personne ne peut aujourd’hui affirmer avoir vu danser Nijinsky ! Il existe cependant une série de clichés (seulement 32 au total !) décomposant les différents mouvements de Nijinsky, que Comte a assemblées pour recréer un artefact d’un pantin, presque désarticulé, totalement prophétique.

 

S’en suit une réinterprétation de Petrouchka par Lil Buck, nouveau phénomène du Jookin, qu’il décrit comme « cette danse de rue qui donne l’impression que l’on flotte et qui rappelle cette formule de Bruce Lee : il faut être comme de l’eau, sans forme propre et capable de se couler dans une tasse comme dans une bouteille. J’en suis tombé fou amoureux à 12 ans ». Nouvelle star de la danse, il s’offre une carte de visite en or, dansant avec Janelle Monae, Madonna ou encore Baryschnikov pour la super pub Rag&Bone.

L’œuvre originale chorégraphiée par Fokine conte l’élan d’une fête russe populaire Maslenitsa (comparable à notre Mardi Gras), lors de laquelle un vieux mage captive le public avec trois poupées auxquelles il donne vie : Petrouchka, la ballerine et le Maure. Lil Buck réinterprète l’histoire du cœur brisé de Petrouchka, mélangeant les positions académiques à son style hip-hop disloqué, montant sur la pointe de ses sneakers. La précision graphique et affutée du mouvement fait écho aux rythmes changeants de la musique, interprétée par Théo Fouchenneret au piano.

 

Place au Faun de Sidi Larbi Cherkaoui. Contrastant avec L’Après-midi d’un faune de Nijinsky, évocation très suggestive de la bestialité de ce faune rencontrant des nymphes évanescentes, l’animal est ici beaucoup plus viscéral, volubile. James O’Hara et Daisy Philips nous proposent un duo à l’animalité saisissante, acrobatique, presque jouissive, duo très réussi !

 

Après un court entracte, Lil Buck revient avec son Cygne. La musique de Saint-Saëns, complainte grave et mélancolique du violoncelle, magnifiquement jouée par Henri Demarquette, signe bien l’élan majestueux d’un cygne glissant sur l’eau. Contrairement à l’idée de Saint-Saëns, Fokine avait choisi de chorégraphier un cygne fragile, mourant. Lil Buck lui redonne toute sa poésie, de belles envolées et une finesse aérienne.

 

Pour finir, Sidi Larbi Cherkaoui nous propose une relecture de l’Oiseau de feu avec les très élégants Marie-Agnès Gillot et Friedemann Vogel. La danse se veut beaucoup plus intime que dans l’oeuvre originelle, la musique de Stravinsky et les muscles saillants des danseurs contrastent avec la retenue de la chorégraphie. La force de cet amour, intériorisée, nuance les émotions passionnelles des deux interprètes magnifiques.

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Une bien jolie soirée d’ouverture de la saison chorégraphique de la Fondation Louis Vuitton, placée sur le thème de l’amour, du Beau, et de l’Art.

« Les Saisons chorégraphiques de Serge de Diaghilev étaient des rendez-vous d’amour…» Jean Cocteau


Soirée Les Ballets russes : une révolution permanente, les 29 et 30 octobre à la Fondation Louis Vuitton

A revoir sur Arte Concert

Combien ça vaut ? 60€, un certain prix d’une belle soirée presque privée dans le petit auditorium de la FLV (35€ pour les membres)

Conseil placement : très proche des artistes, pour vibrer avec leurs muscles mis à nus

Soirée Sehgal / Peck / Pite / Forsythe

(Soirée du 26 Septembre 2016)

 

Invité à venir une heure plus tôt, le public est accueilli dans l’entrée par des ouvreurs-danseurs scandant « Oh this is so contemporary », les claquements de doigts rythmant le balancement de leurs hanches. Trois autres « situations construites », comme le précise Tino Sehgal, sont présentées dans les espaces publics (Grand Foyer, Rotondes de la Lune et du Soleil, Galerie et Salon du Glacier). Le projet chorégraphique de Sehgal est de présenter l’impulsion du corps des danseurs comme expérience du présent, et non comme représentation d’un objet sur une scène matérielle. Les spectateurs s’immergent (ou non) dans des bulles hors du temps, créées par de longues phrases chorégraphiques qui semblent n’avoir ni début ni fin : elles éclosent des danseurs, de leur voix qu’ils osent, parfois un peu timidement, poser pour rythmer des gestes lents et répétés.

 

Perplexes ou amusés, les spectateurs gagnent fébrilement leur siège. Le rideau s’ouvre à 19h30 sur un petit rat en tutu blanc, allongée tout au fond de la scène, qui se relève élégamment et entame solennellement le défilé du ballet de l’Opéra de Paris. Chaque ligne est applaudie, et les favoris de chacun ovationnés. 200 danseurs habillés de blanc, 20 minutes de cœur battant au rythme de la mythique marche des Troyens de Berlioz, ce moment très émouvant reste trop rare pour les balletomanes, éblouissante féérie qui marque l’ouverture de la saison.

 

Avec la reprise de deux ballets présentés la saison dernière, l’ONP s’assure de l’ovation d’un public déjà charmé. In Creases, de Justin Peck, est un concentré d’énergie qui utilise les forces d’attraction et de répulsion des corps, en modernisant les références au ballet néo-classique. L’harmonie des ensembles, l’évolution des positions graphiques et la musicalité du très en vogue Philip Glass mettent en valeur les corps de ces jeunes danseurs, malgré des tenues un peu simplistes d’inspiration balanchinienne (justaucorps simples pour elles, tee-shirts, collants et chaussettes pour eux). Peut-être manque-t-il le panache du mois de mars dernier ;  le ballet se laisse regarder mais marque finalement peu les esprits. Blake Works I de Forsythe, qui avait électrifié Garnier en juillet dernier, ne manque pas susciter à nouveau l’enthousiasme du public. Les danseurs sont ravis de se produire sur scène dans une chorégraphie qui magnifie la technique française tout en renouvelant son vocabulaire sur une bande son suave pop-électro, confirmé par leur cri de guerre lancé avant le lever de rideau.

 

The Season’s Canon, dernière création de Crystal Pite, est l’apothéose de la soirée. Cette Canadienne qui a travaillé avec Forsythe au ballet de Francfort signe une pièce unique et bouleversante sur la musique bien connue des Quatre saisons de Vivaldi, revue par Max Richter. Avec des élans poétiques passionnés et une énergie bouillonnante, Pite jette sur scène toute la beauté et la brutalité de la nature. Comme dans le tableau du Radeau de la Méduse, les jeux de pénombre et de projections de lumière accentuent l’idée d’une apocalypse où les 54 danseurs ne font plus qu’un, ondulant, survivant au milieu des éléments déchaînés. Avec pas moins d’une demi-douzaine de rappels, il s’agit sans conteste d’une des meilleures créations à l’ONP depuis celles de Pina Bausch.

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Dommage que le soufflé retombe si vite avec les dernières minutes de la soirée consacrées à (Sans titre) de Tino Sehgal. Ce happening, qui aurait pu être placé pendant un entracte, laisse le spectateur encore une fois dubitatif sur une création peu convaincante, mais qui ne manquera pas de faire parler d’elle !

 


À l’Opéra Garnier du 26 Septembre au 9 Octobre 2016

Combien ça vaut ? 50€  (cat. 3) ou 80€ (cat.2) si vraiment on est tombé amoureux de The Season’s Canon

Conseil placement : un peu de hauteur pour la création de Pite permet de profiter de l’esthétique globale de la pièce, évitez donc le parterre et découvrez les loges !