Les Ballets russes à la Fondation Louis Vuitton

(Soirée du 29 octobre 2016)

Compagnie créée en 1907 par Serge de Diaghilev, les Ballets russes ont rassemblé les danseurs virtuoses du Mariinsky de l’époque, à l’instar de Michel Fokine, Vaslav Nijinsky, Anna Pavlova, Serge Lifar ou encore George Balanchine, mais aussi les plus grands artistes russes et français, peintres, compositeurs et écrivains. Diaghilev, qui avait fondé quelques temps auparavant une revue artistique révolutionnaire, « Le Monde de l’art », recherche l’avant-garde de l’Art, et de la danse. Avec ses Ballets russes, il imagine une nouvelle conception de la danse plus expressive, emplie d’émotions. Chaque détail a son importance, des scènes du corps de ballet aux étoiles, et les couleurs des décors doivent répondre aux danseurs, chacun existant par lui-même mais pouvant dialoguer ensemble. L’étroite collaboration entre les chorégraphes, musiciens et peintres permettent à la rigueur esthétique sans compromis de Diaghilev d’instiller une féérie somptueuse pour chacune des nouvelles créations.

« Le ballet doit témoigner d’une unité de conception. Au dualisme traditionnel musique-danse doit être substituée l’unité absolue et harmonieuse de trois éléments musique-danse-et-arts plastiques… »  Michel Fokine

Au gré de leurs tournées, la première en France, puis en Europe, Amérique du Sud, États-Unis, jusqu’en 1929, les Ballets russes ont réussi le pari de moderniser la danse, et son influence n’a pas fini de nous fasciner.

 

Pour commencer la soirée, un petit film réalisé par Christian Comte reconstitue le geste idéal de Nijinsky à partir de photographies de 12 ballets différents, du Roi Candaule au Faune. Diaghilev ne voulant apparemment pas filmer ses danseurs, personne ne peut aujourd’hui affirmer avoir vu danser Nijinsky ! Il existe cependant une série de clichés (seulement 32 au total !) décomposant les différents mouvements de Nijinsky, que Comte a assemblées pour recréer un artefact d’un pantin, presque désarticulé, totalement prophétique.

 

S’en suit une réinterprétation de Petrouchka par Lil Buck, nouveau phénomène du Jookin, qu’il décrit comme « cette danse de rue qui donne l’impression que l’on flotte et qui rappelle cette formule de Bruce Lee : il faut être comme de l’eau, sans forme propre et capable de se couler dans une tasse comme dans une bouteille. J’en suis tombé fou amoureux à 12 ans ». Nouvelle star de la danse, il s’offre une carte de visite en or, dansant avec Janelle Monae, Madonna ou encore Baryschnikov pour la super pub Rag&Bone.

L’œuvre originale chorégraphiée par Fokine conte l’élan d’une fête russe populaire Maslenitsa (comparable à notre Mardi Gras), lors de laquelle un vieux mage captive le public avec trois poupées auxquelles il donne vie : Petrouchka, la ballerine et le Maure. Lil Buck réinterprète l’histoire du cœur brisé de Petrouchka, mélangeant les positions académiques à son style hip-hop disloqué, montant sur la pointe de ses sneakers. La précision graphique et affutée du mouvement fait écho aux rythmes changeants de la musique, interprétée par Théo Fouchenneret au piano.

 

Place au Faun de Sidi Larbi Cherkaoui. Contrastant avec L’Après-midi d’un faune de Nijinsky, évocation très suggestive de la bestialité de ce faune rencontrant des nymphes évanescentes, l’animal est ici beaucoup plus viscéral, volubile. James O’Hara et Daisy Philips nous proposent un duo à l’animalité saisissante, acrobatique, presque jouissive, duo très réussi !

 

Après un court entracte, Lil Buck revient avec son Cygne. La musique de Saint-Saëns, complainte grave et mélancolique du violoncelle, magnifiquement jouée par Henri Demarquette, signe bien l’élan majestueux d’un cygne glissant sur l’eau. Contrairement à l’idée de Saint-Saëns, Fokine avait choisi de chorégraphier un cygne fragile, mourant. Lil Buck lui redonne toute sa poésie, de belles envolées et une finesse aérienne.

 

Pour finir, Sidi Larbi Cherkaoui nous propose une relecture de l’Oiseau de feu avec les très élégants Marie-Agnès Gillot et Friedemann Vogel. La danse se veut beaucoup plus intime que dans l’oeuvre originelle, la musique de Stravinsky et les muscles saillants des danseurs contrastent avec la retenue de la chorégraphie. La force de cet amour, intériorisée, nuance les émotions passionnelles des deux interprètes magnifiques.

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Une bien jolie soirée d’ouverture de la saison chorégraphique de la Fondation Louis Vuitton, placée sur le thème de l’amour, du Beau, et de l’Art.

« Les Saisons chorégraphiques de Serge de Diaghilev étaient des rendez-vous d’amour…» Jean Cocteau


Soirée Les Ballets russes : une révolution permanente, les 29 et 30 octobre à la Fondation Louis Vuitton

A revoir sur Arte Concert

Combien ça vaut ? 60€, un certain prix d’une belle soirée presque privée dans le petit auditorium de la FLV (35€ pour les membres)

Conseil placement : très proche des artistes, pour vibrer avec leurs muscles mis à nus

Illusoire Eliogabalo à Garnier

(Soiré du 11 Octobre 2016)

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Opéra composé en  1667 par Francesco Cavalli, Eliogabalo n’aura été mis en scène pour la première fois qu’en 1999 : le livret aurait été jugé trop osé pour l’époque, ou bien son genre de tragédie lyrique, « dramma per musica » (ou théâtre vénitien), trop vieillot.

Eliogabalo met en scène durant 3h40 les tourments de cet empereur adolescent sadomaso, sanguinaire et anticonformiste, qui régna seulement 4 ans sur Rome, avant d’être jeté démembré dans le Tibre par une plèbe en furie. Heliogabale, originaire de Syrie, est différent des autres empereurs, et joue de son pouvoir : par son renversement des mœurs et valeurs établies, il déstabilise la Rome Antique installée. Véritable Dieu-Soleil érotomane, tour à tour déguisé en femme ou homme, ce monstre politique pervers use et abuse de son ascendant entre intrigues, trahisons et viols.

Avec 3 heures de récitatif, entrecoupées de quelques rares lamentos et envolées lyriques, on attend beaucoup de l’engagement vocal. Mais à mon sens, seules deux voix rendent cet opéra fascinant : Nadine Sierra, étincelante en Gemmira, s’impose avec autorité, de son timbre chaud et rond ; Valer Sabadus, désarmant Giuliano,  est un très jeune contre-ténor à la voix cristalline, dont il faudra suivre le parcours de très près. Grosse déception pour Franco Fagioli dans le rôle d’Eliogabalo, soleil éteint par le manque de virtuosité attendue, qui paraît peu à son aise.

L’orchestre, quant à lui, relève le pari de faire vibrer toute l’expressivité de la musique de Cavalli, qu’elle soit lyrique ou plus vivace, avec à sa tête Leonardo Garcia Alarcon.

Pour ma première mise en scène de Thomas Jolly en live, je suis sortie plutôt dubitative. La scénographie, finalement peu provocatrice, m’a autant plue que déplue. Les escaliers imbriqués vont et viennent, symbolisant successivement le Temple, le Palais, le Sénat, effets spatiaux renforcés par les jeux de lumières (projecteurs automatiques, très en vogue) qui créent de belles perspectives (colonnes, lumière divine, rayonnement de l’empereur) ou enferment « dans le vide » les personnages avec leurs douleurs et contradictions. Mais au milieu de cet opéra-théâtre, les personnages sont plus vulgaires que destructeurs, moyennement exaltés, trop peu anarchistes, et l’on se perd dans cette surenchère artificielle qui manque de retranscrire un opéra plus intimiste.


À l’Opéra Garnier du 14 septembre au 15 octobre 2016

Combien ça vaut ? Le prix d’une place sans visibilité, mieux vaut le voir sur Culturebox (jusqu’au 8 avril 2016)

Conseil placement : Sur son canapé avec un thé brûlant, ou bien du vin, pour le côté orgie romaine

J’ai testé pour vous la barre aquatique

Et c’était rudement bien.

Pourquoi travailler dans l’eau est bon pour le corps ?

Lorsque l’on marche ou pratique un sport, on a tous mis en place des automatismes qui font qu’on n’a plus vraiment conscience du mouvement que l’on fait. On connaît encore moins l’origine de ce mouvement : on le fait comme on a l’habitude de le faire, de temps à autre en trichant, ce qui entraîne des mauvaises postures, parfois des blessures.

La pratique d’un sport dans l’eau permet de travailler sur le seul ressenti de son corps : pas de contrainte de poids ni de pesanteur, pas de glace pour s’admirer (ou se détester, au choix). On se concentre uniquement sur la chaîne musculaire qui induit un mouvement, sur l’ancrage du corps dans le sol, sur le déséquilibre provoqué par l’eau. En plus de gainer la posture, l’eau permet de travailler tous les muscles en les allongeant, en poussant au maximum la sensation d’étirement.

On se muscle oui, mais sans se faire mal !

Comment ça se déroule ?

Ce programme a été élaboré par un kiné et trois danseurs de l’Opéra de Paris : il est donc totalement adapté pour respecter l’anatomie et les aptitudes de chacun. Les exercices proviennent tous de l’échauffement et de la barre des cours de danse classique. Dégagés, pliés, relevés, battements, équilibres, tout est réalisé sous l’œil très attentif de Grégory Dominiak, Leila Dilhac ou Claire Gandolfi. Exercices classiques, oui, mais tellement plus intenses : la gravité inversée de l’eau oblige le corps à résister face à l’élévation. On travaille en profondeur les muscles excentriques, ceux qui protègent des blessures, mais sans souffrir (non garanti sans courbatures) ! Une courte relaxation à la fin permet de totalement déconnecter, et de recharger les batteries.

Le cours est quasi privé, puisque seules 4 personnes peuvent le suivre en même temps : on est donc chouchouté, intelligemment corrigé, encouragé par les très beaux professeurs Grégory Dominiak, Leila Dilhac et Claire Gandolfi.

C’est pour qui ?

Pour tout le monde ! Être dans l’eau enlève tous les complexes. Que l’on soit danseur amateur, professionnel, ou totalement débutant en danse, il suffit juste d’avoir envie !

Ces cours sont utiles aussi bien pour la prévention des blessures du quotidien, pour la ré-athlétisation du corps après blessure, avant la reprise d’un sport, ou en complément de son sport habituel : c’est un cours à part entière vraiment complet.

Et les résultats ?

Le corps est gaîné, les muscles allongés, on obtient rapidement un joli maintien du dos et une coordination à toute épreuve !

Ça me donne envie d’essayer ! J’en fais où ?

Dans la très jolie piscine de la Balnéothérapie des Grands-Augustins (Paris 6è – métro Odéon ou Saint-Michel). Et l’eau est chauffée à 33° !

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C’est quand ?

Il y a 5 cours le dimanche (à 10h, 11h15, 12h15, 13h30 et 15h30) , d’autres cours ouvriront bientôt en semaine.

Combien ça coûte ?

Il faudra débourser 45€ pour un cours, ce n’est pas donné mais le résultat est là. Il existe également des carnets de 5 cours qui font descendre le prix à 40€ l’unité.

J’ai envie de réserver !

Un petit clic sur la-barre-aquatique.com

Samson et Dalila

(Soirée du 4 Octobre 2016 – Première)

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Pour une première, c’est une première. Les chanteurs, l’orchestre et le chef sont applaudis à tout rompre, quand la mise en scène est huée quelques instants plus tard.

Samson et Dalila, opéra de Camille Saint-Saëns, n’a pas été donné à l’ONP depuis 25 ans. Et pourtant, si cette œuvre parait méconnue de prime abord, les airs paraissent familiers* ! Inspiré du drame biblique de l’Ancien Testament, cette tragédie narre la séduction qu’emploie Dalila pour faire avouer à Samson l’origine de sa force colossale. Samson, fou amoureux, finit par avouer son secret. Mais Dalila lui avait tendu un piège, et le livre aux Philistins…

L’interprétation de Dalila, incarnée par Anita Rachvelishvili, est magistrale. Sa voix aux mille nuances se prête parfaitement aux états d’âme de Dalila, le cœur amoureux ou vengeur. Son partenariat avec Aleksandrs Antonenko (en Samson) culmine lors de l’acte II, la puissance de leurs voix mêlées faisant ressortir le drame qui est en train de se nouer. L’orchestration de Philippe Jordan rend inoubliables les élans lyriques de la musique de Saint-Saëns, donnant à la partition toute l’expressivité désirée.

Seule la mise en scène pêche à mon sens. L’opéra s’ouvre sur un acte I peu convaincant. Le mélange de peuples bibliques et de militaires modernes armés de kalachnikovs rend le climat plus anxiogène que nécessaire. Que se passe-t-il dans la tête de Damiano Michieletto lorsqu’il décide de fantasmer des scènes de prises d’otages ? Pourquoi vouloir à tout prix actualiser systématiquement les mises en scène, alors que nous voudrions enfouir ces lugubres souvenirs pour avancer (là n’est pas oublier) ? L’acte II, intimiste, dans la chambre de Dalila, est plus convenu. Le grotesque acte III, boîte de nuit polissonne, renforce le décalage entre la vue et l’ouïe. Seules les ultimes secondes, surpassant le ridicule grâce à cette lueur d’intelligence, permettent de finir la soirée sur une belle note.

 

* (voir la Bacchanale ou l’air de Mon cœur s’ouvre à ta voix)


À l’Opéra Bastille du 1er Octobre au 5 Novembre 2016

Combien ça vaut ? Pas plus de 35€ (attendre des promos)

Conseil placement : pour profiter pleinement des effets scéniques à la fin de l’acte 3, préférez le parterre

 

Soirée Sehgal / Peck / Pite / Forsythe

(Soirée du 26 Septembre 2016)

 

Invité à venir une heure plus tôt, le public est accueilli dans l’entrée par des ouvreurs-danseurs scandant « Oh this is so contemporary », les claquements de doigts rythmant le balancement de leurs hanches. Trois autres « situations construites », comme le précise Tino Sehgal, sont présentées dans les espaces publics (Grand Foyer, Rotondes de la Lune et du Soleil, Galerie et Salon du Glacier). Le projet chorégraphique de Sehgal est de présenter l’impulsion du corps des danseurs comme expérience du présent, et non comme représentation d’un objet sur une scène matérielle. Les spectateurs s’immergent (ou non) dans des bulles hors du temps, créées par de longues phrases chorégraphiques qui semblent n’avoir ni début ni fin : elles éclosent des danseurs, de leur voix qu’ils osent, parfois un peu timidement, poser pour rythmer des gestes lents et répétés.

 

Perplexes ou amusés, les spectateurs gagnent fébrilement leur siège. Le rideau s’ouvre à 19h30 sur un petit rat en tutu blanc, allongée tout au fond de la scène, qui se relève élégamment et entame solennellement le défilé du ballet de l’Opéra de Paris. Chaque ligne est applaudie, et les favoris de chacun ovationnés. 200 danseurs habillés de blanc, 20 minutes de cœur battant au rythme de la mythique marche des Troyens de Berlioz, ce moment très émouvant reste trop rare pour les balletomanes, éblouissante féérie qui marque l’ouverture de la saison.

 

Avec la reprise de deux ballets présentés la saison dernière, l’ONP s’assure de l’ovation d’un public déjà charmé. In Creases, de Justin Peck, est un concentré d’énergie qui utilise les forces d’attraction et de répulsion des corps, en modernisant les références au ballet néo-classique. L’harmonie des ensembles, l’évolution des positions graphiques et la musicalité du très en vogue Philip Glass mettent en valeur les corps de ces jeunes danseurs, malgré des tenues un peu simplistes d’inspiration balanchinienne (justaucorps simples pour elles, tee-shirts, collants et chaussettes pour eux). Peut-être manque-t-il le panache du mois de mars dernier ;  le ballet se laisse regarder mais marque finalement peu les esprits. Blake Works I de Forsythe, qui avait électrifié Garnier en juillet dernier, ne manque pas susciter à nouveau l’enthousiasme du public. Les danseurs sont ravis de se produire sur scène dans une chorégraphie qui magnifie la technique française tout en renouvelant son vocabulaire sur une bande son suave pop-électro, confirmé par leur cri de guerre lancé avant le lever de rideau.

 

The Season’s Canon, dernière création de Crystal Pite, est l’apothéose de la soirée. Cette Canadienne qui a travaillé avec Forsythe au ballet de Francfort signe une pièce unique et bouleversante sur la musique bien connue des Quatre saisons de Vivaldi, revue par Max Richter. Avec des élans poétiques passionnés et une énergie bouillonnante, Pite jette sur scène toute la beauté et la brutalité de la nature. Comme dans le tableau du Radeau de la Méduse, les jeux de pénombre et de projections de lumière accentuent l’idée d’une apocalypse où les 54 danseurs ne font plus qu’un, ondulant, survivant au milieu des éléments déchaînés. Avec pas moins d’une demi-douzaine de rappels, il s’agit sans conteste d’une des meilleures créations à l’ONP depuis celles de Pina Bausch.

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Dommage que le soufflé retombe si vite avec les dernières minutes de la soirée consacrées à (Sans titre) de Tino Sehgal. Ce happening, qui aurait pu être placé pendant un entracte, laisse le spectateur encore une fois dubitatif sur une création peu convaincante, mais qui ne manquera pas de faire parler d’elle !

 


À l’Opéra Garnier du 26 Septembre au 9 Octobre 2016

Combien ça vaut ? 50€  (cat. 3) ou 80€ (cat.2) si vraiment on est tombé amoureux de The Season’s Canon

Conseil placement : un peu de hauteur pour la création de Pite permet de profiter de l’esthétique globale de la pièce, évitez donc le parterre et découvrez les loges !